A l’occasion de la Journée internationale de la femme le 8 mars, Young Photography Now publie un dossier spécial sur les Femmes photographes dans le monde aujourd’hui.

Plusieurs évènements, publications et ressources sont rassemblées ici afin de rendre compte de l’intérêt croissant pour les femmes photographes et de leur reconnaissance dans le monde des arts visuels. Dans la photographie et le photojournalisme, les femmes sont très actives mais elles sont peu souvent mis en avant. Young Photography Now, dans sa ligne éditoriale, s’attache à valoriser le travail des femmes photographes à travers le monde.

Sian Davey, série Martha, lauréate du prix Virginia 2016

Revoir l’histoire de la photographie

Du point de vue historique, les femmes photographes ont fait l’objet de plusieurs expositions récentes en France avec des figures marquantes telles que Cindy Sherman (2006), Lee Miller et Eija-Liisa Ahtila (2008), Sophie Ristelhueber (2009), Lisette Model (2010), Diane Arbus (2011), Bérénice Abbott (2012), Laure Albin Guillot et Vivian Maier (2013), Kati Horna (2014), Germaine Krull et Florence Henri (2015), Sabine Weiss (2016) au Jeu de Paume – seule institution à présenter plus de 45% de femmes photographes – ou l’exposition « Qui a peur des femmes photographes: 1939-1945 ? » au musée d’Orsay à Paris (14 octobre 2015 – 24 janvier 2016). Ces évènements ont révélé les recherches des 40 dernières années et ont permis de réévaluer l’extraordinaire contribution des femmes au développement du médium.

Elena Anosova, sélection Lensculture magazine, Prix 2017

Peu de places dans le Photojournalisme

De plus en plus d’articles et de ressources sont désormais accessibles en ligne, telles que la liste des femmes photographes dans le monde sur Wikipédia, une sélection de 30 photographes par le magazine Lensculture, un diaporama des 9 femmes photographes de l’agence Magnum et des réflexions sur l’évolution de la place des femmes photoreporters dans des articles du New York Times et du Time magazine. Dans ce dernier, Kira Pollack, directrice de la photographie, membre du jury du World Press Photo 2017, souligne avec étonnement que lors des dix dernières années, le nombre de femmes participant au World Press Photo Contest a oscillé autour de 15%. De même qu’en 2016, 80% des photographes publiés dans le célèbre magazine étaient des hommes.

Aujourd’hui, les femmes constituent la majorité des étudiants des programmes de photo-journalisme de premier et deuxième cycles. Les principaux rédacteurs de photo du National Geographic, du Time, du Washington Post, du New York Times et de beaucoup d’autres publications

Sonja Hamad, Série des resistantes Kurdes

américaines sont des femmes, comme beaucoup sinon la plupart de leurs subordonnés. Les problèmes auxquels sont confrontées les femmes photojournalistes sont complexes et nombreux : préjugés sexistes, discrimination à l’embauche, tensions sur la vie personnelle, harcèlement sexuel. Selon James Estrin:

« Il y a un grand nombre de jeunes femmes photographes exceptionnelles qui font un excellent travail, ouvrant la voie à de nouvelles orientations dans la narration et l’engagement. En dépit de ces gains, il y a encore très peu de femmes qui travaillent pour les grands services internationaux. »

Pour la journée internationale de la femme, Time a sollicité des experts curateurs et conservateurs pour leur signaler les photographes dignes de reconnaissance. Elles  sont présentées dans une liste de 34 femmes photojournalistes à suivre dès à présent. On y ajoutera deux nouveaux mouvements importants: le site de la Women March et ses fils Instagram et Twitter permettent de suivre l’organisation internationale de lutte pour l’égalité, la justice et les droits des femmes de toutes origines et de toutes formes de culture, qui a retrouvé un nouvel élan le 21 janvier 2017 le lendemain de l’investiture de Donald Trump.

Plateforme Women Photograph https://www.womenphotograph.com/

En réponse à ces défis et « à certains éditeurs de photos qui disent avoir du mal à trouver des femmes photographes qualifiées et expérimentées », Daniella Zalcman, photographe free-lance, a créé début février 2017 une base de données uniquement dédiée aux femmes photojournalistes. Ce site internet baptisé «Women Photograph» recense aujourd’hui le travail de plus de 500 femmes photographes disponibles pour des commandes ayant cinq ans ou plus d’expérience éditoriale dans 70 pays. Un beau projet à suivre et à diffuser!

En France, le Prix Canon de la Femme Photojournaliste, valorise depuis 2001 chaque année de nouvelles approches, lors du Festival Visa pour l’Image (concours ouvert jusqu’au 30 mars 2017). Le Prix HSBC 2017 a été attribué cette année à deux femmes: Laure Pannack et Mélanie Wenger. Des articles de presse ici et là signalent le travail incroyable de femmes photo-reporters sur les terrains de la guerre, comme Eman Mohammed à Gaza, Nguyễn Đặng Minh Mẫn emprisonnée au Vietnam, et Sonja Hamad et ses portraits de femmes Kurdes résistantes en Irak et en Syrie.

De nouvelles plateformes apparaissent

Des plateformes commencent à voir le jour comme « Fast Foward : Women in Photography » lancée en 2015. Elle rassemble une galerie, une veille sur les évènements et les opportunités dans le monde pour les femmes artistes, des rencontres-débats à la Tate Modern de Londres, dans le but de valoriser les femmes photographes émergentes et établies, et de construire un réseau international.

Geiste M. Kincinaityte, Rabbit, 2013 – Fast Foward

« Fast Forward est conçu pour promouvoir et s’engager avec les femmes dans la photographie à travers le monde. Il s’agit de provoquer de nouveaux débats et de s’assurer que les femmes soient présentes dans les livres d’histoire. »

« Fast Forward mettra en avant le meilleur de la photographie émergente et établie par les femmes, il favorisera les possibilités et les événements. Nous allons également entamer une discussion à laquelle différentes personnes peuvent contribuer. Fast Forward deviendra le fondement d’un réseau international émergent de femmes en photographie. Les contributions qui s’ajoutent à cette discussion sont les bienvenues de n’importe quel genre, race ou classe. »

 Fast Foward lance un appel à contribution de chercheurs jusqu’au 8 avril pour leur prochain colloque sur la question qui aura lieu les 3-4 novembre 2017 en Lithuanie.

Aperture fondation a publié cet hiver un numéro spécial sur le Féminisme « On feminism » (winter 2016) qui rassemble des études sur l’histoire des femmes photographes et sur les tendances actuelles, avec Petra Collins notamment dans l’article « Nos corps en ligne« .

« Sur le féminisme » se concentre sur les dialogues intergénérationnels, les débats et les stratégies du féminisme en photographie et considère les immenses contributions d’artistes dont le travail articule ou interroge les représentations des femmes dans les médias et la société. Sur plus de cent ans de photographies et d’images, « Sur le féminisme » souligne comment la photographie a façonné le féminisme autant que comment le féminisme a façonné la photographie. On retrouve le sommaire sur le site d’Aperture, ainsi qu’une série de conférences et de rencontres.

Aperture, On feminism, winter 2016 – Petra Collins

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des artistes néo-féministes activistes

Petra Collins

Petra Collins, jeune artiste et curateur canadienne de 24 ans d’origine hongroise, vient de réaliser le dernier clip, une rêverie enchantée, pour Gucci diffusé par Vogue en ligne et Konbini. Dans une interview dans Fashionista, elle revient sur son parcours, ses échecs scolaires dus à sa dyslexie, au manque de soutient familial, à sa pratique de photographe dès ses 15 ans, à la réalisatrice coqueluche des grandes marques, au développement de sa plateforme The Ardorous. A 18 ans, après avoir abandonné sa dernière année de lycée, elle entre dans une école alternative où un professeur l’encourage à sortir et à créer. Peu de temps après, Collins commence à publier son travail et ses vidéos de copines dans le nouveau mag de l’adolescence Rookie en plus de commencer son propre espace collectif de curation en ligne pour les artistes féminins.

« Le monde de l’art est tellement ennuyeux et archaïque… Je voulais une plateforme qui soit le plus accessible possible », explique-t-elle au sujet de sa plateforme The Ardorous

http://fashionista.com/2017/03/petra-collins-instagram-photography-interview

Après 2 ans d’études critiques et curatoriales à l’université, elle s’installe à New York avec 500 $ en poche et quelques contrats lui permettant de vivre.

Féministe activiste, Petra Collins offre une autre image du corps féminin, rompant radicalement avec l’esthétique lisse, imberbe et photoshoppée véhiculée par les médias. Elle donne ainsi à voir des personnages au naturel, baignés dans une lumière souvent pastel, qui prennent alors l’apparence de figures fantasmagoriques. Évoluant dans le monde de la mode, elle remarque le peu de place encore accordé aux femmes photographes et elle donne une forme de conseil aux plus jeunes :

« J’aimerais qu’elles aient le même respect que les hommes. Il y a beaucoup de photographes puissantes qui sont des femmes, mais on fait toujours appel au même. Il y a environ cinq hommes qui tournent toutes les campagnes, les couvertures, tout. »
« Quand vous êtes jeune, vous devez surveiller vos arrières et vous assurer que les gens vous prennent au sérieux. Même maintenant, en tant que photographe professionnelle qui a tourné pendant près de 10 ans, il est encore difficile d’exiger le respect parce que je suis jeune et une femme. Vous devez jouer à être comme un patron et à être sûr de vous-même. » Petra Collins

Souvent censurées

Arvida Bystrom, Pics or It Didn’t Happen: Images Banned From Instagram, 2017

Ces nouvelles représentations de la féminité – règles, pilosité, sexualité – et la puissance de leur engagement ne conviennent cependant souvent pas du tout aux politiques de publications des réseaux sociaux comme Instagram et Facebook. Les photographies sont souvent censurés et retirés par les administrateurs des plateformes de partage sous couvert de respect des règles de publication en dépit du message artistique. A ce titre les artistes Molly Soda et Arvida Byström, dont les pratiques sont intrinsèquement liées au partage en ligne, on commencé par converser sur le problème sur les médias sociaux. En septembre 2015, Arvida a posté sur Twitter: « Pouvons-nous faire une cérémonie pour tous les postes interdits de l’IG » (Instagram), à laquelle Molly a répondu: « Nous devrions faire un livre. » Cette collaboration a abouti à leur premier livre imprimé de 300 pages, « Pics ou It Did not Happen: Images Banned from Instagram« , publié par Prestel Publishing en vente à partir de mars 2017.

Le résultat est une collection d’images des utilisateurs bien connus et émergents de l’IG, selon le magazine espagnol Mor.Bo, y compris Petra Collins, Rupi Kaur, Amalia Ulman, Lina Scheynius, Harley Weir et des dizaines d’autres. Le livre présente un large éventail de sujets, de l’image du corps et des relations sexuelles à la menstruation et selfies nus. Poussant les limites des lignes directrices des médias sociaux et les mœurs sociales, ce livre révèle une image fascinante des vues complexes de la société du XXIe siècle sur l’image du corps humain et de la censure.

L’élan du prix Virginia

Le prix Virginia est une compétition qui récompense tous les deux ans des femmes photographes. De nos jours, celles-ci sont encore malheureusement moins souvent exposées, primées et mises en avant que leurs homologues masculins. La créatrice du prix, Sylvia Schildge — elle-même photographe plasticienne — tenait à promouvoir des travaux pertinents entrepris par des femmes. Elle explique sa démarche sur le site du prix Virginia :

« Les femmes de ma famille m’ont été fondatrices : Virginia ma grand-mère pianiste, ma grande-tante peintre, et ma mère sculpteur ont nourri ma curiosité pour l’art depuis ma plus tendre enfance. Cette filiation a ouvert mon chemin d’artiste et de photographe plasticienne. Créer le Prix Virginia, c’est affirmer mon soutien à la reconnaissance des femmes photographes. C’est aussi partager les passions qui m’ont été transmises. »

Sian Davey, série Martha, 2016

Avec sa série Martha, Sian Davey, la lauréate 2016, explore l’époque de l’adolescence, période de transformation physique et mentale. Elle a ainsi suivi de près Martha, une petite fille qu’elle avait rencontrée pour la première fois à l’âge de 7 ans. Faisant partie de son cercle familial et intime, la photographe a tenté de capter son passage de l’enfance à l’âge adulte avec la douceur qui la caractérise. Elle a expliqué son intention:

« Alors que ce projet aborde les questions du passage à l’âge adulte, de l’individualisation, du fait de grandir, il reste plus précisément centré sur un moment particulier de l’adolescence où vous avez dans un même corps un enfant et un adulte, ce qui explique pourquoi c’est une période de la vie si complexe et potentiellement si déroutante.
Pendant cette période de transition, il y a une ‘fenêtre de tir’ très courte et très spécifique pendant laquelle une personne va se comporter comme si elle était affranchie du poids des attentes sociétales et de la norme. Et bientôt cette ‘fenêtre’ se refermera, et disparaît avec elle la sensation d’être ‘détachée’, et l’effet que cela produisait. »

Aux côtés de la lauréate du Prix Virginia 2016, parmi 292 dossiers reçus de 47 pays différents,  le jury a particulièrement remarqué dix candidates. Leurs  photographies seront régulièrement mises en ligne sur leur site, tous les deux mois, jusqu’à la prochaine édition du Prix Virginia en octobre 2018.  Découvrez la première photographe de cette sélection, Coco Amardeil (France).

N’hésitez pas à nous transmettre vos remarques et sources complémentaires sur ce dossier!

 

Liens utiles:

The Ardorous, Women artists plateform

A History of Women Photographers, Naomi Rosenblum, Abeville press, 2000, book

Fast Foward: Women in Photography + Instagram

Liste des femmes photographes par pays

Musée d’Orsay – Qui a peur des femmes photographes

National Museum of Women in the Arts

http://www.rookiemag.com/

http://www.theardorous.com/

www.petracollins.com

Prix Virginia

Pics or It Didn’t Happen: Images Banned From Instagram, book, 2017

http://www.siandavey.com/

Women March Instagram

Women Photograph plateforme + Twitter