Forte des premiers succès de l’exposition itinérante de Charles Fréger La Suite Basque, YP! Magazine a souhaité en savoir plus sur la structure porteuse de ce projet en région Nouvelle Aquitaine et sur sa jeune commissaire Julie Laymond. Directrice de la structure d’art contemporain la COOP à Bidart, elle travaille depuis dix ans au Pays Basque. Elle nous dresse un état des lieux de l’art sur ce territoire transfrontalier encore vierge avec ses artistes, ses partenariats, ses publics très en demande, ses blocages et ses potentiels. Elle parle avec conviction des envies et des projets ici et au-delà des frontières, dans le sillage des migrations basques. En bonus 5 reportages vidéos de la COOP montrent Charles Fréger en pleine réalisation de ses photographies pour ce projet.

Portrait de Julie Laymond, Directrice de la COOP – Bidart, structure d’art contemporain

YP ! – Bonjour, vous êtes la fondatrice de la structure d’art contemporain COOP à Bidart depuis 2013. Qu’est ce qui a vous a motivé à mener cette aventure ?

Julie Laymond : Mon envie première était de travailler sur ce terrain vierge qu’est le Pays Basque, de pouvoir l’offrir en terrain d’exploration à des artistes et d’y faire émerger des formes contemporaines. Mon envie était aussi de trouver des solutions pour faire revenir sur le territoire les artistes formés dans les écoles d’art du Pays Basque, qui sont ensuite partis à l’étranger ou en France faire leurs études.

La ville de Bidart a été un moteur. C’est ma ville d’enfance, là où je suis née et j’ai grandi. Elle m’a fait confiance, a mis à ma disposition l’ancienne école du village. Ce qui a permis de donner un ancrage à 37 artistes et créateurs . Cette expérience de la Communale a ainsi duré 4 ans et s’est terminée en décembre 2016.

Bureaux de la COOP à Bidart

Aujourd’hui COOP est une structure nomade, qui n’a plus de locaux fixes. On est confronté à une réalité : le prix de l’immobilier au Pays Basque. Il y a très peu de locaux vacants comme on peut en trouver dans des friches industrielles des grandes villes. Donc on est à la fois dans un terrain que l’on peut appeler rural parce qu’on n’a pas forcément de possibilités et à la fois on est confronté aux prix de l’immobilier.

Être nomade a aussi des avantages. La mobilité nous a permis de créer notre résidence transfrontalière puisque notre terrain d’exploration ne se limite plus à Bidart et ses environs. On est vraiment dans une diagonale Pays Basque Nord – Pays Basque Sud.

Nous créons des partenariat avec des structures qui nous accueillent. Par exemple le Centre d’art contemporain Huarte [près de Pampelune, Espagne] qui porte avec nous la résidence de cette année. Celle de 2016 pour laquelle nous avions invité Charles Fréger, a été accueillie par la ville de Gernika (Espagne) et le Musée Basque et de l’histoire de Bayonne.

Vue d’exposition, Charles Fréger, La Suite Basque, Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, 2016 (crédit photo : Emmy Marteens)

« Mon envie première était de travailler sur ce terrain vierge qu’est le Pays Basque, de pouvoir l’offrir en terrain d’exploration à des artistes et d’y faire émerger des formes contemporaines. »

YP! – D’où proviennent vos fonds ? (financiers et vente d’oeuvres )

J. Laymond : De subventions en fonction des projets, délivrées par les collectivités territoriales la Région Nouvelle Aquitaine, le Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, l’Eurorégion Aquitaine Euskadi Navarre. De fonds privés aussi : des collectionneurs pré-achetent les œuvres, qui nous permettent de produire l’ exposition. Tout cela reste fragile, nous devons nous consolider à chaque nouveau projet.

YP! – Quel est l’impact auprès du public des expositions que vous organisez ?

– J. Laymond : Il y a toujours ces deux axes. L’axe d’expérimentation du territoire en art contemporain où l’on invite un artiste de renom à poser son regard sur le patrimoine immatériel, comme Charles Fréger. Les expositions qui en découlent sont vraiment suivies par les habitants. Nous avons beaucoup de monde aux vernissages, énormément de visiteurs, de l’ordre des 10,000 par exposition. On a aussi une entrée « Histoire » en lien avec l’Institut Culturel Basque. Nous invitons des historiens à approfondir une des thématique abordée par l’artiste ce qui nous permet de toucher un autre public. Les actions de médiations auprès du jeune public et des familles sont aussi bien suivies et nous permettent une sensibilisation à l’art contemporain plus ludique.

Le 2e axe porte sur la jeune création du territoire. Là les visites vont être plus modestes mais elles existent. C’est surtout un temps événementiel lors du vernissage qui draine un public averti. L’impact de ces expositions pour la jeune création est de donner aux artistes une visibilité auprès de nos partenaires professionnels comme Fusée [Réseau des acteurs de l’art contemporain en Aquitaine]. Cela reste modeste.

« L’axe d’expérimentation du territoire en art contemporain consiste à inviter un artiste de renom à poser son regard sur le patrimoine immatériel basque, comme Charles Fréger. Les expositions qui en découlent sont vraiment suivies par les habitants.

Les actions de médiations auprès du jeune public et des familles sont aussi bien suivies et nous permettent une sensibilisation à l’art contemporain plus ludique. »

YP ! – Comment est né le projet Gernika « La Suite Basque, Silhouette photographiques » avec Charles Fréger et comment a-t-il été reçu à Bayonne et à Colmar où il est exposé ?

– J. Laymond : En 2014, nous avons invité Charles Fréger à exposer sa série « Wilder Man », les « Hommes sauvages », au Musée Basque et de l’histoire Bayonne. Lorsque nous l’avons invité en résidence, Charles Fréger nous a exprimé son envie de travailler sur la Pastorale qu’il avait découverte au Musée Basque. La Pastorale c’est quelque chose de très fort chez les basques : tous les ans c’est une pièce de 4 heures qui est jouée en extérieur, tout en langue basque, extrêmement codifiée, qui donne un regard sur un des personnage fort de la ville, qui raconte son histoire. Il a eu un coup de foudre pour ce projet.

On a pu organiser la première étape de la résidence dans un village qui s’appelle Sauguis en Soule. Lors de la prise de vue, il y a eu un incident de flash. Seule la silhouette du personnage est apparue. A partir de cet incident, Charles Fréger nous a proposé de réaliser une exposition qui à la fois parlera de la silhouette et explorera la notion du bien et du mal chez le peuple basque. Cinq volets se sont mis en place, dont Gernika qui était quelque chose de très marquant. Marie Darrieussecq [écrivaine basque, née à Bayonne] a écrit un texte très fort sur ce volet pour l’exposition.

« Lors de la prise de vue, il y a eu un incident de flash. Seule la silhouette du personnage est apparue. A partir de cet incident, Charles Fréger nous a proposé de réaliser une exposition qui à la fois parlera de la silhouette et explorera la notion du bien et du mal chez le peuple basque. »

YP ! Et pourquoi exposer à Colmar ?

Pour les 80 ans du bombardement nous avons souhaité avec Le Musée Unterlinden qui conserve une des trois tapisseries de Guernica réalisée par Jacqueline de la Baume Dürrbach avec Picasso en 1955, d’après le tableau Guernica mettre en regard la proposition de Charles Fréger avec cette œuvre majeure.

L‘exposition « La Suite Basque » de Charles Fréger est amenée à voyager : elle va être montrée à Gernika et à Pampelune (Espagne) en 2018 . L’idée était aussi de parler de la migration des basques. Ce qu’on recherche avec cette résidence c’est de créer un lien avec la diaspora basque. En l’occurence elle nous a permis d’avoir une entrée avec le Musée Unterlinden auprès de la conservatrice en chef, Pantxika Béguerie DePaepe.

 

Vue d’exposition, Charles Fréger, Gernika / La Suite Basque, Musée Unterlinden, 2017

« Ici le public est très demandeur et il est assez difficile parce que c’est un public qui voyage énormément. Je suis toujours amusée de voir que nos adhérents sont tous allés à la Biennale de Venise, c’est vraiment un public qui voyage, habitué au regard de l’art contemporain, qui en redemande et qui est très exigeant »

YP ! – Quel est le public touché ?

– J. Laymond : C’est un grand public transfrontalier. C’est à la fois un public averti des écoles d’art, des étudiants, des pratiques amateurs. Le grand public des familles qui nous suit depuis nos début, le public du Musée Basque lié à l’histoire. Ici le public est très demandeur et il est assez difficile parce que c’est un public qui voyage énormément. Je suis toujours amusée de voir que nos adhérents sont tous allés à la Biennale de Venise, c’est vraiment un public qui voyage, habitué au regard de l’art contemporain, qui en redemande, et en même temps, comme c’est un public très exigeant, il faut vraiment le motiver pour venir. C’est plus facile d’aller à Berlin que de descendre de chez soi, c’est moins exotique. Donc pour les attirer il faut être précis. Lors de nos premières expositions dans notre petit local il y a avait plus de 600 personnes lors du vernissage.

Le Musée Guggenheim de Bilbao a permis d’attirer un public large et exigeant en art contemporain, mais beaucoup de petits centres d’art ont essayé de les imiter en créant des mini-Bilbao, mais tous leurs fonds sont passés dans l’architecture, et cela ne fonctionne pas. Le Guggenheim absorbe tout, et a suffisamment de budget de fonctionnement, ce que les autres n’ont pas.

Vue vernissage, performance culinaire, Gnac Gnac

YP ! – Quelle est la place de l’art contemporain et de la photographie dans la région Aquitaine ? Les réseaux d’art contemporain Galac (Pays Basque) et Fusée (Aquitaine) sont ils efficients ? et qu’est-ce que vous aimeriez améliorer notamment via la concertation actuelle du SODAVI ?

– J. Laymond : Il y a un manque d’intérêt de la part des politiques locales et une méconnaissance de ce domaine qu’est l’art contemporain. Aujourd’hui, nous avons réussi à avoir les cautions professionnelles, a jouer notre rôle de porte du Sud et de porte vers l’Espagne auprès des artistes. Mais il nous manque un appui local qui est difficile encore à asseoir. Il y a aussi le fait qu’énormément de structures viennent s’implanter sur le territoire, il y a énormément d’initiatives, mais elles ne durent pas. Malgré cette envie de territoire vierge, beaucoup de gens baissent les bras au bout de un ou deux ans. Donc il y a toujours beaucoup d’activités mais très peu sont pérennes. Le réseau Galac Grand Agenda Local de l’Art Contemporain en Pays basque fédere 5 structures : Coop, la Maison, La Petite Escalière, Le Second Jeudi et Nekatoenea qui elles sont actives sur le territoire depuis 10 ans.

« Il y a un manque d’intérêt de la part des politiques locales et une méconnaissance de ce domaine qu’est l’art contemporain. »

YP ! – Le concept du jeune créateur n’est-il pas un faire-valoir trop utilisé (par les salons, rencontres, marché, banques) ?

– J. Laymond : Ce que je trouve difficile aujourd’hui c’est qu’on a du mal à appeler un artiste juste un artiste. On ne parle plus de « plasticien » mais « d’artiste visuel », alors peut être que la « jeune création » en ce moment c’est la seule façon de se différencier d’un artiste du dimanche, c’est une façon de se justifier face à d’autres marchés, d’avoir un code, surtout sur un territoire néophyte comme le notre !

YP ! – La photographie émergente a-t-elle évolué, et est-elle mieux soutenue et « reconnue » aujourd’hui en France et dans le monde, au vue de votre expérience ?

– J. Laymmond : J’ai une expérience plutôt courte en photographie . C’est par Charles Fréger que je l’ai vraiment rencontrée et par Aurore Valade. J’ai l’impression que les RIP d’Arles et la foire Paris Photo ont bien fait leur travail pour démocratiser cette pratique. Ici au Pays Basque on a la chance d’avoir deux très grands collectionneurs, des Écoles d’art, un BTS audiovisuel, en tout cas on est en lien avec la photographie contemporaine de manière fréquente. Au Centre d’art Image-Imatge à Orthez, la directrice [Cécile Archambeaud] a un travail très juste, pointu, elle prend des risques. Donc pour moi la photographie émergente est reconnue. Je ne sais pas si elle est vraiment soutenue.

YP ! – Que pensez vous du rôle et de l’impact des réseaux sociaux et de la médiation numérique pour communiquer, faire connaître vos actions et les artistes ?

J. Laymond : Il est essentiel. Nous manquons aujourd’hui de moyens humain pour s’y atteler de manière assidue.

Béranger Laymond, artiste : C’est plus un outil pour les artistes que pour les structures. Il y a un artiste qui était à la Communale, qui a cartonné grâce aux réseaux sociaux, il est à New York maintenant. Il a géré ses comptes Instagram et Facebook de manière professionnelle. D’ailleurs il nous disait : « qu’est-ce que vous attendez ? ».

J.Laymond : Ce sont davantage les artistes qui communiquent sur notre structure que l’inverse. Nous pouvons leur apporter de l’ingénierie, de la production, de la diffusion et une visibilité par l’exposition, et ce sont les artistes qui diffusent les projets sur les réseaux sociaux. C’est la multitude qui fait effet et donne plus de visibilité.

« Aujourd’hui nous avons vraiment besoin de visibilité au Pays Basque, que ce soit pour les artistes qui s’implantent ici qui ont vraiment un travail solide ou nos structures qui défendent l’art contemporain. »

YP ! – L’exposition, le contact direct avec les œuvres, la médiation humaine restent essentielles ?

J. Laymond : Oui. Le premier contact sur Internet est essentiel pour la découverte et pour préparer la rencontre ensuite, le contact avec l’œuvre. J’ai un exemple. Il y a de plus en plus d’expositions qui montrent des reproductions d’œuvres et non l’original. Être face à une œuvre originale ça n’a rien à voir, on vit une expérience esthétique. Je suis très attachée à la scénographie, c’est quelque chose d’essentiel que je soigne dans mon commissariat d’exposition.

B. Laymond : Charles Fréger multiple d’ailleurs l’accès à ses œuvres : soit par l’édition de livres photos et petits tirages, soit par le tirage en grands formats, ce qui permet au public de s’acheter au moins un des deux.

YP ! – Quels sont vos prochains projets ?

J. Laymond : Nous venons de lancer la résidence transfrontalière 2017 en collaboration le Centre d’Art Huarte. Nous allons intervenir dans un village abandonné de Navarre avec deux artistes Rachel Labastie et Nicolas Delprat. Nicolas Delprat va ensuite partir en résidence à la Casa Vélasquez travailler sur ce projet. De cette expérience in situ naitra une exposition qui aura vocation à voyager.

Pour finir, je dirais qu’on voit vraiment l’intérêt d’un magazine comme le votre. Aujourd’hui nous avons vraiment besoin de visibilité au Pays Basque, que ce soit pour les artistes qui s’implantent ici qui ont vraiment un travail solide ou nos structures qui défendent l’art contemporain.

Nous rêvons d’un Centre d’art pour le Pays Basque !

Liens :

http://www.coop-bidart.com/

Instagram Coop

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Twitter Coop

Charles Fréger, La suite Basque Porfolio

Galac et sur Facebook Galac Grand Agenda Local de l’Art Contemporain en Pays Basque

Fusée Réseau des acteurs de l’art contemporain en Aquitaine + Facebook Fusée

Musée Basque et de l’histoire de Bayonne

Musée Unterlinden, Colmar

Reportage France 3 région sur l’exposition Charles Fréger, La Suite Basque

Vidéos :

Reportages sur la réalisation des photographies de Charles Fréger – La suite basque par la Coop sur Viméo

https://vimeo.com/187985140 #01

https://vimeo.com/188985623 #02

https://vimeo.com/189935142 #03

https://vimeo.com/190838610 #04

https://vimeo.com/192101745 #05